Ce que la pluie révèle
La pluie, en Haïti, n’arrive jamais seule. Elle vient avec des odeurs, des souvenirs, et cette façon étrange de suspendre le temps. Elle lave, elle salit, elle apaise ou elle inquiète, selon ce qu’elle rencontre sur son chemin.
Dans les rues de Port-au-Prince, la première goutte tombe souvent sur une tôle brûlante, dégageant une vapeur métallique qui précède le déluge. C’est un signal. Les marchandes couvrent leurs étals de bâches en plastique, les enfants crient de joie ou courent s’abriter, les chauffeurs de tap-tap accélèrent ou s’arrêtent net.
La pluie révèle ce que le soleil cache. Elle fait briller les fissures d’un mur décrépit, dessine des rivières temporaires dans les ruelles poussiéreuses, gonfle les égouts et emporte avec elle ce que la ville préfère oublier. Mais elle réveille aussi les couleurs : les robes vives ressortent plus éclatantes, les arbres plus verts, et même les vieux immeubles semblent reprendre vie sous son toucher.
Je me souviens d’un après-midi à Carrefour-Feuilles. J’étais coincé sous l’auvent d’une petite épicerie, à attendre que l’averse se calme. Une vieille femme, trempée jusqu’aux os, est arrivée, portant dans ses mains un petit bouquet de fleurs sauvages. Elle a posé le bouquet sur le comptoir et dit au marchand :
— C’est pour ma petite-fille. Aujourd’hui, c’est son anniversaire.
Il a souri, pris le bouquet, et lui a offert une tasse de café chaud. Aucun mot de plus. Mais dans ce geste simple, il y avait tout : la pluie avait effacé la distance entre deux inconnus.
La pluie révèle les visages comme peu de choses savent le faire. Les traits se détendent, les regards se cherchent. On partage un abri, un parapluie, parfois un silence complice. Elle force les corps à se rapprocher, et parfois, elle ouvre la porte à une parole qu’on n’aurait pas dite autrement.
Mais la pluie n’est pas toujours tendre. Elle rappelle aussi ce qui manque : un toit solide, une route praticable, une maison qui ne fuit pas. Elle fait remonter les inquiétudes enfouies, comme elle fait remonter l’odeur de la terre mouillée.
Et pourtant, chaque averse laisse derrière elle un air lavé, une lumière différente. Un sentiment que tout est à recommencer, mais aussi que tout est encore possible.
En Haïti, la pluie n’est jamais neutre. Elle peut faire pousser un champ de maïs comme elle peut l’emporter en une nuit. Elle peut remplir les citernes ou faire déborder les ravines. Mais toujours, elle oblige à s’arrêter, à lever les yeux, à écouter. Après la pluie, le soleil finit toujours par revenir.
J’ai vu des enfants transformer une flaque en terrain de jeu, des voisins partager un auvent comme une fraternité improvisée, des marchandes rire en serrant leurs marchandises sous des bâches trouées. La pluie, ici, dévoile la fragilité, mais aussi l’inventivité. Elle lave les façades comme elle lave les âmes.
Peut-être que la pluie ne vient pas seulement pour tomber. Peut-être qu’elle vient pour révéler. Les rues, les visages, et parfois, ce que nous cachions à nous-mêmes.
Alors, la prochaine fois que l’averse s’abattra, je ne la verrai plus seulement comme une contrainte. J’essaierai d’y lire ce qu’elle révèle : nos manques, nos forces, nos beautés inattendues. Car au fond, chaque pluie est une leçon. Elle nous rappelle que tout peut disparaître, mais aussi que tout peut renaître.
Fragments de soi: ce que la pluie révèle
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Dans cet essai, la pluie devient regard. Elle observe, elle interroge, elle révèle.
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