La vie hors cadre. Il y a ceux qui rentrent dans le cadre. Ceux dont la vie suit les lignes tracées à la règle : l’école, le diplôme, le mariage, l’enfant, la carrière. Une trajectoire rassurante, symétrique, conforme à ce que la société attend. Un curriculum de l’existence que l’on récite avec fierté lors des réunions de famille et des entretiens d’embauche.
Et puis il y a nous. Nous, les déviants doux. Les accidentés du plan. Les inaptes à la vie linéaire. Nous qui avons bifurqué. Par choix, par force, ou par lassitude. La première fois que j’ai compris que je vivais « hors cadre », c’était un dimanche matin, dans une ruelle de Carrefour.
Je n’étais ni marié, ni père, ni propriétaire, ni cadre supérieur, quatre conditions qui, dans l’imaginaire collectif haïtien, marquent le passage à l’âge adulte.
J’étais là, un carnet dans une main, un café dans l’autre, observant le manège d’un enfant qui tentait de faire voler un cerf-volant fait de sachets qu’on utilise dans les « dry Cleaning » et de tiges de balai. Il riait. Il courait. Il échouait. Il recommençait.
Et j’ai eu comme une révélation. Peut-être que la vie, ce n’est pas de cadrer parfaitement dans une image. Peut-être que c’est d’avoir la liberté de créer la sienne.
La vie hors cadre, c’est un inconfort délicieux. C’est entendre la petite voix des autres : « Tu perds ton temps… », « Tu devrais te stabiliser… », « À ton âge, tu devrais… »
C’est refuser les scripts préfabriqués. C’est vivre sans GPS, avec juste une boussole intérieure, souvent capricieuse, mais authentique. C’est écrire des livres quand on attend de vous des rapports.
C’est aimer hors normes, rêver sans permis, penser sans frontières.
C’est rater des rendez-vous avec la norme… pour honorer ceux qu’on a avec soi-même. Et ce n’est pas facile, cette vie hors cadre. Elle ne paie pas toujours les factures. Elle vous fait douter quand les autres avancent à pas sûrs. Elle vous isole, parfois. Vous fait culpabiliser, souvent. Mais elle vous laisse respirer.
Elle vous donne la joie discrète de ne pas trahir l’enfant que vous étiez. Elle vous offre la lumière rare de l’alignement : celle qu’on ressent quand on vit selon ce qui résonne, pas seulement ce qui rassure.
En Haïti, tout le monde semble vouloir un cadre. Même dans le chaos ambiant. Le cadre des apparences. Le cadre de la réussite sociale, souvent creuse. Le cadre de la bienséance, même quand tout s’écroule autour. Mais moi, je veux la marge. Le bord. L’interstice. Je veux les espaces flous où l’on crée du sens. Les zones grises où l’on est libre d’être imparfait.
Je ne veux pas d’un destin tout tracé si je dois m’y effacer. Je choisis la vie hors cadre, même si elle tremble. Parce qu’au moins, elle m’appartient. Un jour, peut-être, j’aurai une maison à mon nom. Peut-être pas. Peut-être que je resterai cet être en chantier, qui bâtit moins de murs que de phrases. Mais chaque fois que je sens que je m’écarte de ce que je suis, je me rappelle : Un cadre, c’est utile pour contenir. Mais parfois, pour se révéler, il faut briser le cadre. Et vivre en pleine page.
En Haïti, on aime les cadres : cadres en bois sculpté pour les photos de famille, cadres de diplômes accrochés dans les salons, cadres qu’on salue avec respect dans les bureaux. Mais la vérité, c’est que la vie dépasse toujours la bordure. “Lanmò pa gade tit, li pa gade foto.” La mort n’a que faire des cadres : elle nous emporte nus, sans cadre, sans décor.
Alors, peut-être que la vraie richesse, ce n’est pas de remplir le cadre qu’on nous impose, mais d’oser dessiner hors des lignes. Comme ces peintres naïfs de Jacmel qui remplissent leurs toiles de couleurs impossibles, de personnages trop grands ou trop petits, mais tellement vivants. Comme ce gamin de Carrefour qui fait voler son cerf-volant bricolé de sachets plastiques, défiant la gravité et les convenances.
La vie hors cadre, c’est cela : accepter de flotter un peu de travers, d’être jugé, incompris, mais d’avoir la respiration entière. Et si un jour l’histoire doit nous retenir, qu’elle ne nous encadre pas trop vite. Qu’elle nous laisse la marge, la débordure, l’espace indocile où nous avons osé écrire notre propre vérité.
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