Fragments de soi: ce que l’on ne dit jamais à voix haute

Ce que l’on ne dit jamais à voix haute

Il y a en chacun de nous un continent submergé : un territoire de phrases inachevées, de vérités retenues, de désirs que l’on ne confie pas même à ses proches. Ce que l’on ne dit jamais à voix haute n’est pas toujours mensonge : c’est parfois une pudeur, une protection, un instinct de survie.

En Haïti, où les murs ont des oreilles et où les histoires voyagent plus vite que les tap-taps, on apprend tôt à mesurer ses mots. On tait par prudence, par respect, ou par peur. On sourit quand on veut crier. On dit « tout va bien » quand le cœur brûle encore de chagrin.

Il y a les pensées honteuses, celles qu’on ne veut pas assumer même seul devant son miroir. Les renoncements secrets, cette carrière qu’on n’a pas suivie pour rester près d’un parent malade, cet amour qu’on a étouffé pour ne pas briser une famille, ce rêve qu’on a enterré parce qu’il faisait rire les autres.

Je pense à Émilien, ancien professeur de Port-de-Paix, que j’ai rencontré dans un autobus sur la route nationale numéro 1. Il parlait peu, mais ses yeux avaient ce mélange de douceur et de fatigue qui trahit une vie pleine de silences. Un soir, alors que nous étions coincés dans un embouteillage près de Saint-Marc, il m’a confié qu’il avait toujours voulu être peintre. « Mais je ne l’ai dit à personne. Pas même à ma femme. Je craignais qu’on me prenne pour un rêveur inutile. » À soixante ans, il peignait en cachette, sur des bouts de contreplaqué récupérés. Ses tableaux, il les rangeait aussitôt dans un placard. « Ils sont à moi, pas au monde », a-t-il murmuré.

Ce que l’on ne dit jamais à voix haute, c’est aussi la rancune persistante envers un frère, l’incompréhension face à un parent, la jalousie pour un ami. Non pas parce qu’on est mauvais, mais parce que la vérité nue peut faire plus de mal que le mensonge. Et parfois, le silence est un acte d’amour autant qu’un acte de lâcheté.

J’ai vu des mères se taire pour ne pas inquiéter leurs enfants, des pères retenir leurs larmes pour sauver la face, des amoureux s’aimer dans le secret comme si leurs sentiments étaient un délit. Ici, le non-dit est presque une langue nationale. Mais il arrive que le silence devienne trop lourd pour une seule poitrine.

En Haïti, beaucoup de choses restent coincées dans la gorge. Les familles se tiennent ensemble par des silences aussi forts que les prières. On ne dit pas toujours les douleurs, mais elles s’entendent dans la façon de fermer une porte, dans un plat servi sans un mot, dans une main qui tremble en comptant la monnaie. Ce qui est dans le cœur n’a pas besoin de mots pour faire du bruit.

Mais garder tout pour soi a un prix. Les mots qu’on enferme finissent par peser, par nous plier un peu plus chaque jour. Ils s’invitent dans nos rêves, dans nos gestes automatiques, dans nos colères mal placées. Le poids du non-dit se mesure rarement en décibels, mais en fatigue intérieure.

Peut-être que l’art de vivre consiste à choisir ce que l’on libère et ce que l’on garde. À dire l’essentiel, même si la voix tremble, et à se pardonner pour ce que l’on n’aura jamais su formuler.

Parce qu’au fond, ce que l’on ne dit jamais à voix haute ne disparaît pas. Cela sédimente. Cela devient une partie de nous. Et il arrive qu’un regard, une chanson, un parfum de pluie sur la terre sèche, fasse remonter à la surface ce que l’on croyait enfoui pour toujours.

Alors peut-être faut-il, parfois, briser ce murmure étouffé. Pas forcément devant tout le monde, pas toujours en public. Mais dans une lettre, dans une prière, ou même devant la mer, en criant pour soi. Parce que ce qu’on ne dit jamais à voix haute continue de vivre en nous. Et si l’on ne peut pas toujours le partager, au moins, il faut apprendre à ne pas s’y noyer.

Leave a comment