Fragments de soi: ce que la peur nous a volé

Ce que la peur nous a volé

    La peur ne se contente pas de nous paralyser : elle efface des chapitres entiers de notre vie avant même qu’ils ne soient écrits. Elle a mille visages, la prudence déguisée, la politesse excessive, l’attente d’un « meilleur moment » qui ne vient jamais. En Haïti, où l’incertitude est une compagne quotidienne, la peur se glisse souvent dans nos décisions comme une conseillère raisonnable. Mais derrière ses airs de sagesse, elle nous vole.

    Elle nous vole l’amour qu’on n’a pas osé vivre. Je pense à Roseline, vendeuse de fruits au marché de Pétion-Ville, qui me confia un soir avoir aimé un homme en silence pendant dix ans. Il venait acheter ses mangues chaque semaine, toujours souriant, toujours pressé. Elle aurait voulu lui dire qu’elle l’attendait. Elle ne l’a pas fait. Par peur d’être rejetée, par peur du ridicule. Un jour, il est venu avec une bague à offrir… à une autre. Elle n’a pas pleuré. Elle a juste vendu ses mangues comme d’habitude, mais dans son regard, ce jour-là, il y avait un vide qui disait : c’était peut-être ma chance.

    La peur nous vole aussi la parole qui aurait pu réparer, apaiser, ou sauver. Combien d’entre nous n’ont pas dit « je t’aime », « je suis désolé », ou « je te pardonne » par crainte de l’orgueil de l’autre, ou du nôtre ? Et quand le silence devient définitif, il reste cette phrase suspendue, comme un fruit qui pourrit sur la branche.

    Elle nous vole enfin les chemins que nous n’avons pas pris. Les projets laissés dans un tiroir, les voyages repoussés, les départs annulés à la dernière minute. Par peur de perdre ce que l’on connaît, même si ce que l’on connaît nous étouffe. Ici, on dit souvent « Celui qui a traversé l’épreuve la plus sombre sait que rien, désormais, ne peut être plus redoutable que ce qu’il a déjà vaincu ». Mais cette phrase, parfois, nous condamne à ne plus rien tenter.

    Je me souviens d’un après-midi à Carrefour, sur la galerie d’un vieil ami. Il m’a avoué avoir refusé un poste à l’étranger, persuadé qu’il ne saurait pas s’adapter. « Je croyais protéger ma vie, m’a-t-il dit, mais en réalité, je l’ai rétrécie. » Il avait l’air calme en le disant, mais je voyais dans ses yeux le fantôme d’une vie parallèle qui ne serait jamais la sienne.

    La peur se nourrit de ce que nous ne faisons pas. Et chaque fois que nous cédons à son murmure, elle se renforce. Mais il arrive un moment où l’on comprend que le risque de perdre est parfois moins lourd que le regret de n’avoir pas essayé.

    Peut-être que l’audace ne garantit pas la réussite, mais elle garantit une chose essentielle : la certitude de s’être choisi, d’avoir avancé, même en tremblant. La peur nous volera toujours quelque chose. À nous de décider si nous voulons lui laisser les plus belles pages de notre histoire.

    En Haïti, la peur a toujours rôdé : peur des rafales, peur de la faim, peur du lendemain. Mais malgré tout, les gens sortent. Ils montent dans les tap-tap, ils rient dans les marchés, ils plantent encore des graines après chaque cyclone. L’angoisse n’empêche pas le soleil de se lever.

    J’ai vu des jeunes de Cité Soleil lancer un ballon au milieu d’une rue encore fumante. J’ai vu des marchandes de mangues rire à gorge déployée alors qu’elles n’avaient vendu qu’à perte pour ne pas rentrer avec des produits périssables. J’ai vu des hommes fatigués oser chanter dans un rara alors qu’ils n’avaient pas mangé. La peur vole beaucoup, mais elle n’a jamais pu voler ça : l’élan de continuer.

    Alors peut-être que le courage, ce n’est pas de ne pas avoir peur. C’est de faire quand même, tremblant, incertain, mais debout. Car ici, chaque geste audacieux, un sourire, une parole, une main tendue, devient déjà une victoire contre ce que la peur voulait nous prendre.

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