Fragments de soi-les autres qu’on a été

Je me revois, 17 ans, maigre comme une promesse, avec des rêves trop vastes pour le plafond fissuré de ma chambre d’ado. Je croyais que tout se jouait à la force du poignet et à la pureté des intentions. Je lisais Sartre sans le comprendre, j’aimais sans le dire, j’écrivais des poèmes en cachette, comme d’autres cachent des armes. À cet âge-là, j’étais persuadé que la sincérité suffisait pour ouvrir toutes les portes. J’ai compris depuis que certaines portes sont murées de l’intérieur.

À 25 ans, je voulais m’inventer un nom, un destin, un avenir solide comme une maison en béton armé. Je parlais vite, j’expliquais tout, j’avais réponse à tout, surtout aux questions qu’on ne me posait pas. Je pensais que la réussite se mesurait en lignes sur un CV. Je voulais briller, un peu pour moi, beaucoup pour les autres. Il m’a fallu plusieurs échecs, quelques humiliations bien senties, et une ou deux solitudes tranchantes pour comprendre que la lumière intérieure ne s’obtient ni par décret ni par diplôme.

À 30 ans, j’ai rencontré mes propres limites comme on rencontre un mur dans le noir : brutalement. Je me suis vu, un matin, dans un miroir qui ne flattait rien, pas même mes illusions. Ce jour-là, j’ai cessé de courir. J’ai commencé à marcher. Pas plus lentement, mais autrement. Avec plus de poids dans les pas, plus d’ombre aussi. J’ai appris à me taire quand je n’avais rien à dire, à parler quand il le fallait vraiment. J’ai cessé de vouloir être irréprochable. J’ai commencé à préférer être vrai.

Il m’arrive parfois, en rangeant un vieux carnet ou en tombant sur une photo jaunie, de saluer ces versions de moi-même. L’adolescent exalté, l’ambitieux fébrile, le trentenaire désabusé mais debout. Ils sont toujours là, comme des voix dans un couloir intérieur, parfois moqueuses, parfois tendres. Je ne les renie pas. Je leur dois mes entêtements, mes retours en arrière, mes réveils en sursaut et mes élans du cœur.

Mais aujourd’hui, je suis un homme en construction permanente, une esquisse qui assume enfin d’être incomplète. Je n’ai plus envie d’être un autre. J’essaie simplement d’être plus fidèle à celui que je suis en train de devenir.

Et peut-être qu’un jour, à 70 ans, je relirai ces lignes, le sourire au coin des yeux, en me disant : « Ah, le pauvre, il croyait avoir compris. ». Mais ce sera une autre version de moi. Un autre fragment. Un autre soi. Et je lui tends déjà la main.

En Haïti, chaque âge laisse sa marque comme les couches de peinture écaillée sur les vieilles maisons du Centre-Ville de Port-au-Prince. On devine le bleu d’hier sous le vert d’aujourd’hui, et pourtant la maison tient toujours debout. L’homme est le temps, et le temps est l’homme.

Les autres qu’on a été ne disparaissent pas. Ils se glissent dans nos gestes : le rire trop fort de nos 17 ans, la voix assurée de nos 25 ans, le silence fatigué de nos 30 ans. Ils se mêlent comme les instruments d’un rara : parfois dissonants, parfois justes, mais tous nécessaires pour donner rythme à la marche.

Alors, quand je regarde en arrière, je ne vois pas des erreurs à effacer, mais des pierres posées sur le chemin. Et si demain je deviens un vieil homme assis à l’ombre d’un amandier, je sais qu’il y aura encore en moi ce garçon maigre, ce jeune ambitieux, ce trentenaire cabossé. Tous ensemble, ils feront encore battre mon cœur.

Parce qu’au fond, être soi, c’est accepter d’être une foule. Et marcher, malgré tout, avec tous les autres qu’on a été.

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