On nous l’a toujours présenté comme le but ultime, la quête suprême, le sommet après l’ascension : l’amour. Cet amour majuscule, salué dans les films, réclamé dans les chansons, décliné sur les réseaux en sourires complices et couchers de soleil filtrés. On le cherche comme on cherche une adresse dans une ville qu’on ne connaît pas, en interrogeant des passants tout aussi perdus que nous.
Mais à force de courir après l’amour comme une destination, on oublie de regarder le chemin. On oublie que l’amour est peut-être un passage. Une traversée. Un apprentissage. Une expérience. Et non un port définitif où jeter l’ancre.
Dans les rues de Port-au-Prince, un vieux marchand de fruits m’a dit un jour, entre deux clients :
— Ti cheri, renmen pa toujou la pou rete. Men li toujou aprann nou yon bagay. (L’amour n’est pas toujours fait pour durer. Mais il est toujours fait pour nous apprendre.)
Je l’avais trouvé un peu fataliste, à l’époque. Mais aujourd’hui, je comprends sa sagesse simple.
Je repense à cette histoire. Celle de Sandra et Joël. Deux êtres que tout opposait : elle, institutrice discrète et croyante, lui, ancien musicien bohème reconverti dans la vente de pièces d’auto, avec un rire trop fort et des histoires à n’en plus finir.
Ils s’étaient rencontrés un jour d’averse, là où l’on prend le bus à Delmas 33. C’est lui qui l’avait abordée, trempé comme un linge, le sourire en coin. Elle avait hésité à lui répondre, puis avait souri. Une première brèche.
Pendant trois ans, ils avaient été inséparables. Lui, l’amenait sur les hauteurs de Pétion-Ville pour observer les lumières de la ville. Elle, lui faisait découvrir les psaumes et la beauté des silences. Ils avaient tenté de vivre ensemble. Tenté de concilier deux mondes. Deux rythmes.
Mais au bout d’un moment, l’amour ne suffisait plus. Les disputes devenaient plus fréquentes que les silences complices. Le quotidien pesait plus que les souvenirs heureux. Ils ont fini par se quitter. Sans drame. Sans haine. Avec une tristesse douce, comme celle qu’on ressent quand une belle chanson prend fin.
Des années plus tard, ils se sont recroisés dans un supermarché de la route de Frères. Elle avait quelques cheveux blancs, lui un embonpoint discret. Ils ont ri. Parlé de la pluie. Du pays. De leurs enfants. Puis il lui a dit, avant de partir :
— Merci d’avoir été une belle escale dans ma vie.
Et elle a répondu :
— Merci d’avoir été un détour nécessaire.
Alors oui, peut-être que l’amour n’est pas une fin. Peut-être est-il là pour nous révéler à nous-mêmes. Pour nous briser un peu, parfois, et nous reconstruire autrement. Pour nous apprendre la tendresse, la patience, les renoncements, et la beauté du lien, même éphémère.
Peut-être que l’amour n’a pas besoin de durer pour être vrai. Il a juste besoin d’avoir été.
— Tu crois qu’on peut aimer sans rester ensemble ? — m’a demandé un jour une amie, la voix tremblante.
Je lui ai répondu :
— Je crois qu’on peut aimer… et puis apprendre à se laisser aller, sans se perdre.
L’amour n’est pas un point final. C’est une virgule. Un souffle. Une voix intérieure qui nous murmure que ce que nous avons vécu, même inachevé, a compté. Une trace dans le sable, qu’on ne regrette pas même si la mer l’efface.
Et si, au fond, le vrai miracle n’était pas de trouver l’amour,
Mais de se retrouver grâce à l’amour ?
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