Je suis allé à Ouanaminthe. Pas simplement pour visiter une ville, mais pour retrouver un ami.
Un ami qui a dû fuir Port-au-prince sous la menace des gangs. Un ami que la violence a forcé à quitter ce qui devait être un refuge. Aujourd’hui, il coule des jours plus paisibles dans sa ville natale. Il respire autrement. Il marche sans courir. Il recommence à vivre. Et ce jour-là, il m’a dit simplement : « Viens, je vais te montrer le canal. »
À 300 mètres du canal, la voiture n’a plus pu avancer. La boue avait pris possession du chemin. Nous n’avons pas “vaincu” la route. Nous n’avons pas forcé le passage. Nous avons fait comme tant d’Haïtiens le font chaque jour : nous sommes descendus… et nous avons continué à pied.
Parce que, chez nous, quand le véhicule s’arrête, la volonté ne s’arrête pas. On marche. On poursuit. On refuse d’abandonner.
Et puis enfin, le canal. Rien d’extravagant. Pas une œuvre gigantesque destinée aux cartes postales du monde. Un ouvrage simple. Modeste. Brut. Mais profondément symbolique.
Autour de nous, d’autres haïtiens venus saluer le canal Des femmes dignes. Des gens qui viennent se photographier là comme d’autres posent devant la Tour Eiffel ou la Grande Muraille de Chine. Certains souriraient. Mais moi, j’ai été ému. Parce que ces photos ne sont pas des souvenirs touristiques : elles sont des attestations d’espoir. Ce canal n’est pas qu’une construction hydraulique. Il est une résistance matérialisée. Une dignité rendue visible.
Une manière de dire : « Malgré tout, nous bâtissons encore. »
Nos ancêtres érigeaient citadelles et forteresses. Ils défiaient le temps avec des pierres. Aujourd’hui, nous célébrons un canal ; et certains diront que c’est “peu”.
Mais ce “peu” devient immense quand on comprend ce qu’il représente : dans un pays meurtri, humilié, écartelé, les gens veulent encore croire. Ils refusent la résignation. Ils veulent produire, nourrir, vivre. Ils veulent regarder une œuvre utile et dire : “Ceci est à nous. Ceci sert. Ceci prouve que nous ne sommes pas condamnés à disparaître.”
Et pourtant, la réalité est encore là : la terre nue, les accès difficiles, les marques de fragilité. Oui, cette route aurait pu, aurait dû, être meilleure. Avec plus de coordination. Avec une implication plus courageuse du secteur privé. Avec une responsabilité collective réelle. Parce qu’une nation ne se relève pas seulement avec des symboles. Elle se relève avec des actes.
Le canal de Ouanaminthe est un miroir. Il nous montre notre vulnérabilité. Il nous montre notre courage. Il nous montre ce que nous sommes devenus. Mais surtout, il nous montre ce que nous pouvons redevenir.
Ce jour-là, J’ai vu des femmes marcher avec dignité. J’ai vu l’eau avancer, obstinée, comme une métaphore d’un peuple qui refuse d’abandonner.
Que ceux qui doutent viennent voir. Ici, l’eau n’irrigue pas seulement des champs. Elle irrigue la confiance. Elle irrigue la fierté. Elle irrigue la volonté de bâtir à nouveau.
Haïti ne mérite pas seulement des applaudissements ponctuels. Haïti mérite engagement, continuité, courage partagé. Elle mérite que nous fassions plus que constater. Elle mérite que nous agissions.
Un jour, peut-être, nos enfants ne viendront plus photographier un miracle isolé. Ils célébreront un pays qui aura choisi, collectivement, de se relever.
Et ce jour-là, nous pourrons dire : nous n’avons pas été spectateurs ; nous avons été bâtisseurs.
D’jimy Malval
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