fragments de soi, le luxe d’être seul

Le luxe d’être seul, confidence d’une amie En Haïti, être seul est souvent vu comme une défaite. Une femme seule est forcément “abandonnée”, “mal mariable” ou “trop difficile”. Un homme seul ? “Trop exigeant”, “trop instable”, ou… “Gay”, comme le chuchotent certains au coin des rues. La solitude fait peur. Elle dérange. Elle est suspecte.

Et pourtant, il y a un luxe immense dans cette solitude-là. Un luxe que peu comprennent.  Un luxe qu’il faut mériter.

Je ne parle pas ici de la solitude imposée, celle des soirs d’insécurité où l’on se terre derrière des rideaux tirés. Ni celle des absences imposées par les visas refusés ou les migrations sans promesse de retour. Non. Je parle de la solitude choisie. Celle qui se cueille comme un fruit mûr après une saison de chaos intérieur.

Il m’a fallu des années de vie à deux, ou à trois, si je compte la façade, pour comprendre cela. Vivre avec quelqu’un, partager le quotidien, ajuster ses silences à ceux d’un autre, ce n’est pas une mauvaise chose. Mais le faire pour de mauvaises raisons, c’est un poison lent.

Pendant longtemps, j’ai été entouré. Jamais seul. Et pourtant… profondément solitaire. Les conversations tournaient en rond. Les gestes devenaient des rituels creux.

Les “je t’aime” se disaient mécaniquement, comme les bénédictions des mambos à la fin d’une cérémonie : sonores, mais sans feu.

Un jour, j’ai arrêté. Je suis rentré chez moi, seul, après une journée comme les autres : embouteillages sur Delmas, un client agressif au téléphone, une coupure de courant en plein rapport Excel. J’ai ouvert la porte. Pas de bruit. Pas de plainte. Pas de “kisa n’ap manje jodia?”. Juste le silence.

Et j’ai ressenti quelque chose de rare : la paix. Pas la joie. Pas l’exaltation. Pas l’euphorie. Non. Mieux que ça : la paix.

Ce moment étrange où l’âme ne veut rien, ne cherche rien, ne fuit rien. J’ai compris ce soir-là que la solitude pouvait être un sanctuaire.

Depuis, j’apprends à habiter ma solitude comme on apprivoise une maison après une longue absence.

Je bois mon café sans devoir partager la dernière gorgée. Je choisis mes musiques selon mon humeur, parfois du Boukman Eksperyans, parfois du Chopin, sans que personne ne fronce les sourcils.

Je lis à voix haute, parfois. Je ris tout seul, souvent. Et je vis. Oui, je vis. Sans validation extérieure. Sans regard à capter. Sans faux compromis.

Je vis à mon rythme, même si ce rythme ne plaît pas aux autres.

Certains amis me demandent : « Wap fè konsa nèt ? Ou pap janm retounen avè yon moun ? »

Je souris. Je dis : « On verra. » Mais au fond, je sais que je ne retournerai plus jamais là où je m’étais perdu.

Être seul, c’est aussi entendre ses propres pensées sans qu’elles ne soient couvertes par le bruit des exigences. C’est redécouvrir ses envies, ses contradictions, ses folies douces. C’est avoir l’espace et le droit de devenir qui l’on est.

En Haïti, où la famille est religion, où le “toujou ansanm” est un dogme, choisir d’être seul est un acte presque révolutionnaire.

Mais c’est aussi un luxe. Le luxe de dormir au milieu du lit sans justification. Le luxe de ne pas avoir à expliquer pourquoi on pleure devant un film. Le luxe de rêver sans témoin.

Et si je devais aimer à nouveau, ce serait en liberté. Pas pour remplir un vide. Pas pour calmer une peur. Mais parce que l’autre serait un prolongement de ma paix, et non une condition à ma joie.

Le luxe d’être seul, c’est peut-être ça, au fond : Cesser de quémander. Cesser de performer. Cesser de mendier l’amour des autres… quand enfin on s’est donné le sien.

Et dans un pays qui nous vole tant, notre énergie, nos illusions, notre sécurité, se retrouver seul, vivant et encore debout… est déjà un luxe inestimable.

Et si un jour l’amour revient, qu’il trouve une maison déjà habitée par la paix, et non une case vide en attente d’un sauveur.

Leave a comment